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Fondateur de Ciné-Ucad et Ciné-Banlieue, Abdel Aziz Boye est décédé

Le cinéaste et formateur Abdel Aziz Boye, fondateur de Ciné-Ucad et Ciné-Banlieue, s’est éteint le soir du jeudi 9 novembre 2017 à l’âge de 64 ans, à la suite d’une courte maladie. La communauté de cinéastes sénégalaise est en deuil pour la perte de l’une des figures qui a contribué le plus à la formation des jeunes dans le septième art.

Triste soirée pour les cinéphiles au Sénégal. Les réseaux sociaux se remplissaient des messages déplorant le décès d’un homme qui a dédié tout sa vie au cinéma. Des jeunes formés à Ciné-Banlieue, à Ciné-Ucad, la Direction de la cinématographie du Sénégal et des réalisateurs renommés partageaient leurs mots, reconnaissants de la générosité de ce grand nom du cinéma sénégalais. Rama Thiaw, réalisatrice de Boul Fallé, La Voie de la Lutte et The Revolution won’t be televised, de succès international, exclamait, lorsqu’elle a appris le décès : « Je suis vraiment attristée. Cet homme a beaucoup fait avec beaucoup de générosité et peu de moyens pour le cinéma au Sénégal et la formation des jeunes issus des banlieues et milieux populaires. Que son âme repose en paix. Un grand homme ! »

Abdel Aziz Boye, qui se décrivait comme « un fou passionné du cinéma », est né à Saint-Louis en 1953, où il habitait à côté du cinéma Vox. Sa relation avec le cinéma commence très tôt, à l’âge de sept ans, quand il fabriquait des images en mouvement à l’école avec un carton. « Depuis lors, le cinéma ne m’a plus quitté », disait-il souvent à ses élèves. Il grandit avec les films des pionniers du cinéma africain, comme Ousmane Sembène et Djibril Diop Mambéty.

Après ses études à l’Ecole Brière à Saint-Louis (actuellement, Émile Sarr), qui avait formé de grandes figures dans l’histoire du pays, comme le deuxième président, Abdou Diouf, Abdel Aziz Boye part en France, où il intègre le Conservatoire libre du cinéma français (Clcf) et puis l’Université Paris VIII, au département de Sociologie et Psychologie. Sa formation et son travail dans le cinéma à Paris l’amènent à travailler avec des réalisateurs sénégalais, comme Ousmane William Mbaye. Il devient assistant réalisateur dans son film «Fresque francophone» en 1992, produit par un autre pionnier du film documentaire au Sénégal, Samba Félix Ndiaye, et «Talatay Nder», qui ne réussit pas à voir la lumière à cause des problèmes techniques. C’est dans le cadre de ce tournage qu’Abdel Aziz Boye rentre au Sénégal pour ne plus le quitter. Après 22 ans à Paris, M. Boye crée Ciné-Ucad à l’Ecole supérieure polytechnique, qui fait partie intégrante de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, pour initier les étudiants dans le cinéma. Pourtant, son engagement avec le cinéma sénégalais ne finit pas là. En 2008, il décide d’offrir aussi formation aux jeunes de la banlieue, une zone très affectée par de graves problèmes d’assainissement où l’Etat colonial avait déplacé la population dakaroise au début des années 1950. Les cours commencent à Guédiawaye, dans le centre socioculturel de la municipalité, en regroupant des jeunes des différents quartiers de la banlieue, comme Guinaw-Rails et Keur Massar.

Après un an, Ciné-Banlieue s’installe au Complexe culturel Léopold Sédar Senghor à Pikine, pour après s’installer finalement aux Parcelles assainies, Unité 24, à Dakar, dans une maison transformée en centre de formation et de diffusion du cinéma gratuit et accessible à la jeunesse sénégalaise pour qu’ils puissent réaliser leurs films. Nazir Cissé, l’un des jeunes Sénégalais dans le milieu audiovisuel du pays, opérateur de caméra dans le «Journal télévisé rappé» et plusieurs vidéos musicales, réfléchit sur le rôle qu’Abdel Aziz Boye a joué dans sa vie et trajectoire : « C’est M. Boye qui m’a fait aimer le cinéma. A la base, je n’étais que graphiste. Je suivais des cours d’infographie. Il a fait aimer le cinéma à de nombreux jeunes de la banlieue et dispensait des cours gratuitement. C’est un grand pour la culture sénégalaise. »

Ciné-Banlieue aux Parcelles Assainies
Ciné-Banlieue commence à devenir un espace clé dans l’histoire du cinéma sénégalais, d’où plusieurs films réalisés par des jeunes Sénégalais sortent pour faire le circuit international des festivals de cinéma. Ainsi, en 2011, le court-métrage Moly, réalisé par un jeune handicapé de la banlieue sous le nom de Moly Kane, avec la musique du rappeur Didier Awadi, est sélectionné pour le Festival de Cannes. En 2016, le court-métrage «Baye Fall, le Soldat de la Paix», par Pape Bolé Thiaw, formé aussi à Ciné Banlieue, fait aussi les tours de festivals de cinéma par plusieurs pays ; ainsi qu’une longue liste des productions, y compris le documentaire «Les vérités du fou», par Cheikh Ahmadou Bamba Diop. M. Boye, avec sa chaleur, sa sagesse, son engagement et sa générosité, accueillait plusieurs professionnels du cinéma, en inspirant les jeunes cinéastes de Dakar et du Sénégal.

La production de films devient si nombreuse que l’école décide d’initier son propre festival de cinéma, le Banlieue film festival. Célébré chaque deux ans, sa troisième édition est programmée du 15 au 17 décembre, sous la coordination de Pape Bolé Thiaw. Celui-ci est dévasté par cette perte : « Il était tout pour moi. Un mentor, un formateur, un papa tout simplement… ».

Abdel Aziz Boye constitue une référence dans la culture du Sénégal, qui est celle construite par ses artistes et personnes généreuses engagés, capable d’inspirer des jeunes affectés par le chômage et les limites de possibilités. Il a réussi à mettre en place une école de cinéma avec très peu de moyens, où les productions étaient le résultat des collaborations. Il a donné sa vie au cinéma en partageant sa passions avec ses disciples. Il laisse un legs inestimable, en tant que doyen, à perpétuer par cette jeunesse, comme lui-même avait avec ses maîtres. Repose en paix, Monsieur Boye.

Estrella SENDRA

 

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